Le lendemain de la conférence de Pierre Rabhi à Lille, nous avons rendez-vous avec lui pour lui présenter le projet de l’oasis.
Il s’agit pour nous de puiser l’énergie, d’aller chercher notre inspiration, de retirer quelques enseignements qui nous inspirerons.

Parmi ceux-ci, celui qui consiste à être simplement le changement que nous voulons voir dans le monde, consacrer notre énergie à être plutôt que de vouloir convaincre.

La grande simplicité et l’humilité de Pierre Rabhi est magnifique.
Notre groupe fondateur de l’oasis est plein d’énergie !

Ci-dessous nos échanges entre Pierre Rabhi et notre équipe.
Merci à Nathalie ROCHER qui a méticuleusement rapporté nos propos

 

Introduction par Bernard Candau, Club E6

Nous sommes là tous volontaires pour porter l’oasis « La révolution intérieure ». 4 duos vont échanger avec vous, Pierre Rabhi, sur le contenu et les thématiques du parcours en construction.

1er cycle : Se connaître, aller à la rencontre de soi.

Questions de Bertrand et Virginie

Club E6–        La relation à la nature est un médiateur pour se connaître. Quel est le meilleur moyen d’accéder à cette connaissance ? Est-ce de voir un paysage ? mettre les mains dans la terre ?
Pierre

Rabhi (PR)

–        Ce que je dis n’est pas parole d’Evangile. Ce que je vais dire c’est parce que je l’ai connu.

Le problème c’est le mental. Au cours de l’histoire, l’être humain s’est considéré comme étant au dessus de tout. Il se prend pour la cerise sur le gâteau et détruit… Et on est amené à s’interroger : Est-ce qu’il est dans une inconscience totale ? En tant qu’être humain, son but n’est pas d’aimer, de prendre soin de tout ça ? C’est ce que j’ai tenté de faire en faisant le choix d’une agriculture non agressive.

Au fur et à mesure qu’on entre en relation avec la nature, qu’on explore – la terre, la graine…- on s’ouvre à une vision globale de la nature, on se rend compte de la cohérence.

L’objectif c’est de prendre conscience qu’on n’est pas des rois. A travers la nécessité de se nourrir, on peut se nourrir sans dégrader la terre. L’agro-écologie nous maintient dans la logique de la vie. Je l’ai fait dans des conditions difficiles, avec pour but de préserver la vie humaine, transmettre la vie et non un cadavre de terre. Je ne me sens pas séparé ; quelque chose de la terre nous constitue.

Club E6–        Aller à la rencontre de soi, c’est se connecter à la nature qui est notre nature
PR–        On a beaucoup de choses à réviser. Est-ce faisable ? Oui. Encore faut-il prendre conscience de notre inconscience.
Club E6–         Vous avez parlé d’amour hier. Pour moi la nécessité c’est de s’aimer soi, c’est aller à la rencontre de soi, de ses talents.
PR–        L’amour de soi, oui, si ce n’est pas narcissique.
Club E6–        On parle d’amour en tant qu’énergie : comment on reprend main sur soi-même.
PR–        Le système a aliéné l’être humain. On met les humains dans des boites. On travaille dans des boites, le soir on va en boite, on y va en caisse… Je ne peux pas voir les grands immeubles, ces grands ensembles, sans me dire « On stocke des outils humains ». On est en train de dire : « Donne ton existence contre un salaire ». Toute ma vie, je troque mon existence pour un salaire. Et je ne me libère qu’à la mort. On nous met dans des boites, c’est pour moi un itinéraire d’incarcération. Mon problème est là. Fondamentalement on vit dans un système qui aliène l’homme, subordonné à l’argent.

J’ai lu récemment que 1 500 milliardaires dans le monde mènent la danse. Et les politiques sont tenus par eux. D’où la sobriété.

 

2 cycle : Prendre soin de soi

Questions de Jean-Charles et Olivier

Club E6–        Relier le corps et l’esprit, bien se nourrir, méditer. Nous n’avons pas parlé de la médecine. Comment vous vous soignez ?
PR–        La première chose c’est d’éviter d’être malade !

Je n’ai pas beaucoup fréquenté les médecins. Je choisis : la qualité de la nourriture sur une terre vivante. On entre alors dans cette vie… C’est ignoré, mais la terre ne s’exprime que par l’écoute qu’on en a. Essayez déjà de ne pas mettre n’importe quoi dans votre alimentation.

On peut hériter physiologiquement de nos parents, c’est autre chose. Mais le premier maillon c’est : je me nourris correctement.

L’alcool ou le tabac, peut être significatif d’un état d’âme, d’une souffrance intérieure importante parce que l’individu ne peut pas assumer la difficulté qu’il vit ; c’est sans jugement bien sûr.

Club E6–        Comment faites-vous pour guérir vos peurs ? Les peurs peuvent nous ralentir.
PR–        J’ai des peurs. Quand je me réveille, je vois toutes les responsabilités qui m’incombent ; ça me met dans l’angoisse, j’ai à les gérer. En famille, nous avons adopté une thérapeutique. L’ambiance est bonne. Je ne suis pas exempt de mes propres limites mais j’accepte. Je ne connais pas le calme plat, je m’adapte. On est tellement sensible : une rencontre et il peut y avoir des désagréments physiques et psychiques. La santé tient à l’harmonie qu’on a. L’amour arrive à nous remettre en équilibre.
Club E6–        Comment vous gérez les choix ?
PR–        Il y a des choix ordinaires et élémentaires et d’autres plus complexes. A ce moment-là, on fait appel à la raison. Quand je ne parviens pas à une réponse, je m’ouvre à l’intuition. A ce moment-là, je dis : « voilà ce qui m’est inspiré ».

Soit je suis inspiré, soit je ne le suis pas. Dans ce dernier cas on peut faire préjudice aux autres.  Un meneur d’hommes peut emporter les autres dans le désastre ou dans ce qui libère. Quand je suis embarrassé pour choisir, je laisse l’intellect et je m’ouvre à l’intuition ; l’intellect à ses limites.

Club E6–        Le Club E6 est un club de chefs d’entreprises. Autrefois, le chef d’entreprise prenant 1 à 2 décisions par mois, aujourd’hui il prend 5 à 6 décisions par jour. C’est pourquoi il doit faire sa révolution intérieure.
PR–        J’ai toujours été marqué par l’histoire de Christophe Colomb. Au départ du voyage, tout allait bien. Au bout d’un temps, une fois en pleine mer, l’équipage avait peur. « Pendant qu’il est temps, rentrons » disaient-ils. Christophe Colomb avait cette certitude qu’il y avait quelque chose. A un moment ce n’est plus la raison, c’est l’intuition.

Si on est le seul à assumer, ce n’est pas la même chose, pas la même responsabilité.

 

3e cycle : S’ouvrir aux autres. Partir en voyage

Questions de Julie et Aymeric

Club E6–        On a envie d’un changement de paradigme. Ce qui nous regroupe, c’est qu’on a envie que ça change. Pour créer cette oasis, on va avoir besoin de mobiliser. Hier nous étions 1 500. Un peu plus de 70 personnes ont répondu à l’appel. Comment on peut mobiliser autour de ça ?
PR–        J’ai toujours aimé le phénomène du ferment. Je ne cherche pas à convertir. Si je cherche à convertir, je me mets une tension et je perds beaucoup d’énergie. Ce n’est pas de l’égoïsme, je renforce ce que j’ai à faire, ça travaille tout seul. Je ne suis jamais parti de l’idée de convertir les gens. L’énergie que je possède, je l’investis à réaliser quelque chose qui va être exemplaire sans même penser que ça va être exemplaire.

Avec Michelle, nous avons quitté Paris. Il a fallu franchir les obstacles de gens qui disaient : « Soyez raisonnables » à Paris comme en arrivant dans les Cévennes. Si on n’avait pas été animé par une conviction forte, jamais on n’y serait arrivé. Cela partait d’un événement pas forcément égoïste.

Quand on a voulu emprunter à la banque, le Crédit Agricole nous a dit : « On ne peut pas vous prêter parce qu’on ne veut pas vous aider à vous suicider ». On était en situation déraisonnable par rapport au schéma de la société.  Finalement, ils ont fini par nous prêter pour un lieu qui n’était pas rentable.

Le lieu était magnifique. Face à un paysage magnifique, je me sens milliardaire. Se nourrir c’est aussi se nourrir de la beauté de la nature. Ce n’est pas « 11 mois de coma et 1 mois de réanimation » ! J’ai besoin de beauté, d’être dans cet univers masculin féminin.

Club E6–        J’ai du mal à articuler décroissance -sobriété – modération
PR–        En 2002, on m’a poussé à me présenter aux élections présidentielles. Je décide d’y aller. On est parti sur l’idée de provoquer le débat public. A l’époque, des économistes, Roegen dit: « il faut de la décroissance ». On est dans un système qui a abouti à une planète morte par des prélèvements excessifs, qui épuisent. De là l’idée de revenir à la modération.

J’avais intégré cela à ma campagne mais en moi ça ne donnait pas une résonnance plus humaine. C’est comme ça que j’ai remplacé cela par la sobriété heureuse : on n’est pas dans l’excès. J’étais inspiré en disant : si on va vers la sobriété, je prends une posture morale qui évite l’excès ; on ne va pas vers la surabondance.

Avec Michel Valentin, chef d’entreprise, qui avait de l’argent mais n’était pas bien dans sa peau, on s’est dit : « Utilisons cet argent d’une manière qui va donner une plus value morale, spirituelle ». Et après il disait : « Là j’ai donné un sens à ma vie ». La contrepartie de la sobriété c’est la joie de vivre. C’est pourquoi j’ai remplacé la décroissance par la sobriété heureuse.

 

4e cycle : Faire sa part

Questions d’Emmanuelle et Hervé

Club E6–        Comment donner envie de faire des choses, notamment à des chefs d’entreprise ? Que mettriez-vous en priorité ? du management ?
PR–        Ma première conviction c’est l’humain, associer les projets à quelque chose qui nous amène à notre propre changement. Quel travail je peux faire sur notre propre changement ? Je ne crois pas qu’on peut changer quelque chose de durable sans son propre changement. Je vois plein de projets naître, avec parfois de gros moyens, qui ne changent rien. On n’est pas dans une espèce de chronologie : travailler avant puis faire.

Le couple, par exemple, nous met dans une épreuve initiatique. Comment je vais surmonter les difficultés pour maintenir mon amour envers et contre tout ?

Dans un groupe social, on peut fonctionner tels  les militaires, le monastère. Quand on est libre, c’est le bazar ; on est obligé de s’ajuster. Que l’amour surmonte toujours !

Si on n’entre pas dans le changement humain, on aura du mal. Ca peut commencer dans l’éducation : « Vous êtes des frères et des sœurs, faites pour le mieux ». Pourquoi l’éducation ne serait pas de reconnaître le talent de l’enfant au lieu d’en faire un être adapté au système ?

Club E6–        Aujourd’hui ont doit conjuguer le masculin et le féminin. On veut l’égalité, c’est une aberration, on est complémentaire. Comment, avec nos outils, réussir à se mettre d’accord en nous ?
PR–        Dans la société, le masculin est dominant. Les hommes ont du mal à reconnaitre le féminin. Je reconnais les deux, j’essaie de concilier les deux. A des moments, je sens le masculin qui agit, à d’autres le féminin qui agit.
Club E6–        On est dans un club de boites. Comment concilier sobriété et entreprise ?
PR–        L’entreprise est intégrée dans une logique globale. La logique est déterminée par le choix global : la croissance, la stimulation à y aller le plus vite possible. Dans la notion de sobriété, il y a : pourquoi produire du superflu ? C’est toute la logique actuelle qui est à remettre en question.